Convulsions décadentes : vendanges païennes

“O tempora, o mores!”
— Marcus Tullius Cicero, In Catilinam I, 2

Il faut commencer par tordre le cou à une illusion confortable : celle d’un monde “désacralisé”. Rien n’est plus faux. Le sacré n’a pas disparu, il a simplement cessé d’être exigeant. Il a perdu sa colonne vertébrale, pas son réflexe. Il continue de fonctionner, mais comme une machine dont on aurait oublié la finalité, qui tournerait sur elle-même, par inertie, avec la persistance absurde des systèmes qui ne savent plus pourquoi ils existent.

On continue de célébrer, de se rassembler, de produire des moments collectifs d’intensité. On continue d’organiser des formes de communion, des rites, des séquences de participation émotionnelle. Mais il manque ce qui faisait la cruauté et la grandeur du sacré : la verticalité. Autrement dit, ce point extérieur, irréductible, qui obligeait l’homme à sortir de lui-même, à se mesurer à quelque chose qui ne dépendait pas de son humeur, de son confort ou de sa sensibilité.

Ce qui reste aujourd’hui ressemble à une liturgie sans dieu, ou pire : une liturgie qui aurait oublié qu’elle devait pointer vers autre chose qu’elle-même. Les gestes subsistent, les formes se maintiennent, mais leur centre s’est dissous. Il n’y a plus de foyer, seulement une répétition de périphéries. Et cette répétition finit par produire une étrange satisfaction : celle d’un rituel qui se suffit à lui-même, qui ne demande plus d’être vrai pour être pratiqué.

C’est ici que commence ce que j’appelle la bêtise sacramentelle. Non pas une rupture, mais une dégradation lente, presque imperceptible. Le sacré ne meurt pas, il s’abaisse. Il perd son exigence sans perdre ses habitudes. Il conserve ses formes, mais il renonce à ce qui les rendait intolérables, c’est-à-dire leur hauteur.

Dans les systèmes anciens, même les plus rudimentaires, même les plus violents parfois, il y avait encore une tension fondamentale : quelque chose échappait à l’homme et le dominait. On pouvait s’y soumettre ou s’y briser, mais on ne pouvait pas le réduire à une expérience personnelle. Le rite n’était pas un confort, il était une contrainte. Il ne validait pas l’individu, il le déplaçait hors de lui-même.

Aujourd’hui, cette contrainte a été effacée. Et ce qui reste du rite est reconverti en expérience. L’expérience est précisément le contraire du sacré : elle est mesurable par celui qui la vit, elle est ajustée à sa sensibilité, elle est compatible avec son confort intérieur. Elle ne l’arrache plus à lui-même, elle le confirme.

C’est là que la décomposition commence vraiment : quand le sacré devient compatible avec l’individu au lieu de le contredire. Quand il cesse d’être une extériorité pour devenir une modalité de vécu. À partir de ce moment, il ne s’agit plus d’adorer, mais de ressentir. Et ce glissement, apparemment anodin, est en réalité une catastrophe lente : il transforme la structure du lien collectif en une addition de micro-expériences privées.

Le rite devient alors une forme vide, mais une forme encore active. Et c’est peut-être cela le plus inquiétant : non pas l’effondrement du sacré, mais sa persistance sans résistance. Une machine symbolique qui continue de tourner sans rien produire d’autre que sa propre reproduction. Une liturgie sans transcendance, mais avec tous ses gestes intacts.

Dans cet espace, la bêtise sacramentelle prend corps : elle est ce moment où la forme survit à sa nécessité, où le geste survit à son sens, où la répétition remplace l’exigence. Elle n’est pas une erreur ponctuelle, mais un état de civilisation. Une civilisation qui continue de se comporter comme si quelque chose la dépassait, tout en ayant effacé ce qui pouvait la dépasser.

Et c’est dans cette survie vidée, dans cette fidélité sans objet, que se prépare déjà le déplacement suivant : celui où le sacré, incapable de disparaître, va chercher ailleurs ce qui peut encore capter son énergie.

II. Le carburant de la transmutation : la crétinerie de synthèse

Ce qui permet cette mutation du sacré en spectacle, ce n’est pas une simple évolution culturelle. Ce n’est pas un glissement innocent des formes religieuses vers le divertissement. C’est une énergie active, un carburant spécifique, une matière mentale homogène et reproductible : la crétinerie de synthèse.

Il faut entendre ce terme sans complaisance. Il ne s’agit pas de l’ignorance brute, ni de la naïveté ancienne, encore capable de croire et donc de se tromper avec une certaine grandeur. La crétinerie de synthèse est autre chose : une bêtise raffinée, stabilisée, optimisée pour la circulation sociale. Une bêtise sans aspérités, sans tragique, sans friction. Une bêtise compatible avec tout, donc incapable de résistance.

Elle ne s’oppose à rien, ne s’enracine dans rien, ne contredit rien. Elle absorbe. Elle digère tout ce qui pourrait encore relever de l’exigence, de la verticalité, de la complexité, et le reformate en émotion immédiatement consommable. C’est une intelligence de surface qui a appris à simuler la profondeur sans jamais y accéder.

C’est cette matière mentale qui rend possible la transmutation des anciennes formes du sacré. Car pour qu’une idolâtrie fonctionne, il ne suffit pas d’une figure. Il faut une foule capable de projeter sans résistance, de s’attacher sans distance critique, de produire de la ferveur sans questionner sa propre ferveur. Il faut une disponibilité affective totale, mais sans densité intérieure.

La pop star devient alors l’objet idéal de cette circulation. Non pas parce qu’elle serait particulièrement vide, mais parce que le regard qui se pose sur elle est devenu incapable de profondeur. Ce n’est pas Michael Jackson ou Céline Dion qui sont fabriqués comme idoles au sens strict : c’est la structure mentale collective qui les transforme en supports d’adoration.

Michael Jackson, dans cette logique, n’est plus seulement un artiste surmédiatisé. Il devient une figure recomposée en temps réel par des couches successives de narration émotionnelle, de mythologie médiatique, de compassion tardive et de fascination morbide. Sa vie est relue comme un récit total, saturé de sens contradictoires, où chaque élément devient symbole : l’enfance, la transformation du corps, la solitude, la chute, la mort. Tout est absorbé, tout est recyclé, tout est reconstruit pour produire une figure quasi sacrée — mais un sacré sans transcendance, entièrement produit par l’imaginaire collectif.

Céline Dion, dans un registre différent, subit la même opération. Elle devient une figure de continuité affective, une voix qui traverse les générations comme une sorte de fil émotionnel stable. Là encore, la dimension artistique importe moins que la fonction symbolique. Elle incarne une présence familière, presque domestique, que l’on peut invoquer sans distance, comme une intensité disponible en permanence. Rien n’est exigeant, tout est accessible. Rien ne résiste, tout accompagne.

Dans les deux cas, la même mécanique est à l’œuvre : la production d’objets d’adoration compatibles avec une intelligence émotive standardisée. Une idolâtrie sans tension, sans conflit, sans excès réel — mais saturée d’affects préfabriqués.

C’est ici que la connerie de synthèse joue son rôle décisif. Elle est le milieu dans lequel ces figures deviennent possibles. Elle est ce tissu mental homogène qui supprime les aspérités de la pensée, qui neutralise toute forme de distance critique radicale, et qui transforme toute intensité en contenu partageable.

Elle permet tout, précisément parce qu’elle ne résiste à rien. Elle fabrique une humanité parfaitement compatible avec l’adoration sans transcendance, avec la ferveur sans exigence, avec le sacré sans verticalité. Elle est le sol même sur lequel peut prospérer l’idolâtrie contemporaine.

Dans cet environnement, la pop star n’est plus une exception : elle est une nécessité structurelle. Elle n’est pas une anomalie du système, mais sa conséquence logique. Elle est ce que produit une société qui a conservé le besoin d’adorer tout en perdant la capacité de s’élever.

Et c’est ainsi que la bêtise sacramentelle trouve son carburant : une bêtise fluide, totale, intégrée, qui ne s’oppose jamais à elle-même, et qui transforme chaque vestige de transcendance en spectacle immédiatement consommable.

Post-scriptum civilisationnel — Hypothèse de la restauration

Dans un tel régime, tout se vaut, non pas parce que tout aurait atteint une même hauteur, mais parce que toute hauteur a été méthodiquement disqualifiée. Dire encore qu’il existerait une différence de nature entre les formes, qu’une œuvre de Beethoven relèverait d’une architecture spirituelle et formelle exigeante, là où le jazz ne serait plus qu’un ensemble de tambourinements célébrés pour leur immédiateté pulsatile, est désormais perçu comme un crime de lèse-majesté symbolique.

Dès lors, plus rien ne vaut réellement, puisque la valeur elle-même a perdu son point d’ancrage. Il ne reste qu’une circulation continue de signes équivalents, d’opinions mises à niveau, de sensibilités rendues indiscernables les unes des autres dans un même flux indistinct.

Dans cet univers, distinguer devient une violence, hiérarchiser une anomalie, et penser en termes de différence qualitative une forme de déviance presque morale. La confusion n’est plus un accident : elle devient la condition normale de coexistence.

L’humanité a industrialisé la bêtise et la vulgarité, les a rendues reproductibles, exportables, interchangeables, comme n’importe quel produit de consommation courante. Ce qui relevait autrefois de la faiblesse individuelle, de l’écart isolé, du raté ponctuel, a été converti en norme collective, puis en style de vie, puis en évidence culturelle.

La démocratie en a été le véhicule parfait, non pas par accident mais par cohérence interne. Elle a rendu cette diffusion non seulement possible, mais légitime, en dissolvant progressivement les principes de distinction au profit d’une équivalence généralisée des formes et des jugements.

Dans un tel monde, penser hiérarchie revient à insulter la foule, distinguer revient à exclure, et juger revient à “haïr”. Tout est ramené au même niveau de boue tiède, où la moindre élévation est immédiatement suspecte parce qu’elle rappelle à chacun sa propre absence de forme.

Et c’est ainsi que naît la nouvelle liturgie : des saints sans ciel, des icônes sans transcendance, des idoles de surface élevées au rang de consolation universelle. On n’y prie plus pour le salut de l’âme, mais pour la transe pathogène.

Saint Paul (Mac Cartney) et Saint Michael (Jackson), patrons involontaires d’un monde sans verticalité, priez pour nous — non pour notre salut, mais pour l’éradication finale des bacchanales de ce siècle.

“O tempora, o mores!”
— Marcus Tullius Cicero, In Catilinam I, 2
Jean-Baptiste Olivier — Paris, avril 2027